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Pr Antoine Wongo Ahanda, Maître de conférences
Pr Antoine Wongo Ahanda, Maître de conférences

L’histoire politique de la diaspora camerounaise par le Pr. Antoine Wongo Ahanda

L’étranger a historiquement constitué le lieu où se retrouvent les opposants au régime en place au Cameroun. Dans les années qui précédent l’indépendance, cette opposition se recrute essentiellement parmi les tout premiers étudiants installés en France et en Grande Bretagne et des membres de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) dissoute en 1955 et dont les responsables avaient pu s’installer à l’étranger dans une pérégrination qui les a conduit dans divers pays en Afrique de l’Ouest (Guinée, Ghana), en Égypte et dans les pays du bloc de l’Est (Chine, URSS) notamment.

 

La naissance d’une opposition à l’étranger
Sur le plan organisationnel, l’opposition a longtemps été incarnée par des étudiants camerounais de l’Union Nationale des Étudiants du Kamerun (UNEK) en France, association “marxisante”, très active dans les campus universitaires parisiens et européens, elle-même, ancienne Association des Étudiants Camerounais (A.E.C.). L’UNEK qui s’affirme comme l’un des principaux mouvements de la diaspora camerounaise entre 1950 et 1970, s’était associée au principal mouvement nationaliste au Cameroun, l’Union des Populations du Cameroun (UPC), pour lui apporter son soutien dans la lutte pour l’indépendance de leur pays d’origine, le Kamerun. En fait, le rôle de la diaspora à cette période se limite principalement au combat pour « l’indépendance réelle » de leur pays d’origine et la réunification de ses deux parties anglophone et francophone. L’activisme des étudiants leur a permis d’être en contact avec la haute hiérarchie de l’UPC en exil à l’étranger. Ces opposants bannis du Cameroun multiplient les tribunes pour faire connaître leur cause en dehors du bloc de l’Est dont ils avaient déjà l’ouïe. C’est ainsi qu’ils iront régulièrement à l’Organisation des Nations Unies (ONU) pour faire entendre leur voix présentée comme celle du peuple Kamerunais. Les activités politiques de cette jeunesse expatriée se déroulent en France au sein de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (F.E.A.N.F), de l’Association des Étudiants Camerounais en France et de la section de France de l’UPC (Nkwengue, 2005).

Pendant que les étudiants proches idéologiquement ou animant des organes de l’UPC se mobilisaient en Europe, leurs aînés multipliaient des stratégies afin de s’imposer dans l’espace public international. C’est ainsi que le gouvernement provisoire révolutionnaire kamerunais est créé lors de la seconde Conférence de la solidarité des peuples afro-asiatiques tenue à Conakry du 11 au 15 avril 1960 mais il ne verra jamais le jour.

La conséquence de la virulence de cette opposition est la radicalisation du gouvernement à l’endroit des membres de l’UPC, mais aussi des étudiants qui épousent leurs idées. Un grand nombre d’étudiants préfèreront rester à l’étranger après leurs études pour manifester leur opposition ou par crainte, fondée ou pas, d’être emprisonnés à leur retour au Cameroun. Des cadres camerounais formés en Occident feront le même choix et, pour certains, opteront clairement pour l’exil politique (Tchaptchet, 2006).

C’est dans ces circonstances qu’est intervenu le vote de la loi du 11 juin 1968 portant sur le Code de la nationalité camerounaise. Le régime Ahidjo faisait face à la rébellion upéciste soutenue, dans le contexte de la Guerre froide par le bloc de l’Est : Union soviétique, Chine, Europe orientale. Pour se rendre à l’étranger, les Camerounais devaient obtenir un visa de sortie du pays. Par ailleurs, les Camerounais de l’étranger, accusés de sympathies communistes, étaient soupçonnés de collaboration avec l’ennemi et interdits d’emploi comme Camerounais dans les organisations internationales. Cette peur du migrant camerounais aurait donné naissance au fameux article 31 stipulant en son alinéa 3 que “celui qui, remplissant un emploi dans un service public d’un organisme international ou étranger, le conserve, nonobstant l’injonction de le résigner faite par le gouvernement camerounais”, perd la nationalité camerounaise
La critique du gouvernement camerounais par ses ressortissants de l’étranger va alors surtout s’effectuer à travers l’écriture. C’est ainsi que dès le début des années 1970, notamment après l’affaire Ndongmo/Ouandié et la condamnation à mort de ce dernier, on verra de nombreux auteurs comme Mongo Beti, sortir de leur exil intérieur et publier une série d’ouvrages politiquement engagés dont le célèbre et premier pamphlet politique camerounais, Main basse sur le Cameroun paru en 1972 suivi deux ans plus tard en 1974 par Remember Ruben et Perpétue et l’habitude du malheur, puis La ruine presque cocasse d’un polichinelle (Remember Ruben II) paru en 1979. En somme, faute de forum démocratique, le débat politique et les discours sur la société et la cité se déroulent dans les ouvrages littéraires essentiellement écrits par des Camerounais installés à l’étranger.
Les stratégies de séduction et de répression de l’État indépendant
Face à la violence de l’opposition aussi bien à l’intérieur des frontières africaines qu’en Europe ou aux USA, le gouvernement Ahmadou Ahidjo usera de la séduction et de la répression ; la carotte et le bâton. La première peut se résumer en un exercice de prophylaxie politique par lequel l’État camerounais recrute les jeunes diplômés camerounais capables de lui nuire. Elle s’est opérée notamment auprès des étudiants par des appels au ralliement au gouvernement Ahidjo. Dès 1960, face à la sympathie des étudiants camerounais de France, le président Ahidjo joue en effet la carte de l’ouverture et vante aux diplômés camerounais à l’étranger les possibilités de carrière dans la fonction publique et l’accession rapide aux plus hauts postes de responsabilité dans le jeune Etat indépendant. C’est ainsi qu’on assistera à quelques ralliements spectaculaires et à des nominations symboliques d’intellectuels. L’une des premières personnalités camerounaises francophones à s’être ralliée spectaculairement au régime Ahidjo est sans doute William Aurélien Eteki Mboumoua en août 1961 au poste de Ministre de l’Éducation Nationale. D’autres ralliés éminents occuperont d’importantes fonctions surtout ministérielles. Citons, entre autres : François Sengat Kuoh, Simon-Pierre Tchoungui, Victor Kamga, Vroumsia Tchinaye, Philemon Beb à Dong, Paul Biya, Adamou Ndam Njoya, l’écrivain Ferdinand Léopold Oyono.
Les intellectuels camerounais francophones ne sont pas les seuls à participer au projet hégémonique du président Ahidjo. Après la réunification à l’issue d’un référendum organisé le 1er octobre 1961, on note l’entrée des intellectuels anglophones formés majoritairement au Nigéria dans les gouvernements fédéraux (Emagna, 1996). Il en est ainsi de John Endeley, John Ngu Foncha, Joseph Nzo Ekangaki, Emmanuel Egbé Tabi, Solomon Tandeng Muna, Bernard Nsokika Fonlon, Sakah, Dorothy Njeuma, John Monie Nkengong, Solomon Nfor Gwei. Ceux qui refusent de collaborer avec le régime sont considérés comme des “terroristes” ou des “subversifs”. Pour les plus rétifs, il restait la répression physique.

Cette répression s’est exercée de diverses façons. En mai 1955, l’U.P.C. est dissout par Roland Pré et ses membres sont contraints à la clandestinité. Félix Roland Moumié désigné président de l’UPC en 1952, lors du Congrès d’Eséka et ses compagnons de lutte (Ernest Ouandié, Abel Kingué, Ndéh Ntumazah) s’exilent à Accra au Ghana, à Conakry en Guinée puis au Caire en Egypte. Lors d’un séjour à Genève en Suisse, Félix Roland Moumié est empoisonné le samedi 15 octobre 1960 et meurt le 3 novembre 1960. Le 15 mars 1966, Castor Osende Afana, économiste entré au maquis le 1er septembre 1965 et qualifié par le président Ahmadou Ahidjo de « dernier dangereux terroriste » est tué dans une embuscade tendue par l’armée camerounaise près de la frontière du Congo Brazaville. En 1970, le polytechnicien Jean-Jacques Ekindi, vice-président de l’Union Nationale des Etudiants Kamerunais (U.N.E.K.) appréhendé par la police politique est incarcéré à la fameuse Brigade Mobile Mixte (BMM) de Yaoundé pour avoir posé un acte de « subversion ». La subversion reprochée consiste en des écrits parus contre le président Ahidjo dans la revue « L’Etudiant du Kamerun » dont il est le rédacteur en chef. Ekindi est inculpé pour «subversion et atteinte à la sûreté de l’Etat» et condamné à 5 ans d’emprisonnement avec un sursis de 3 ans et une amende.
Le référendum du 20 mai 1972 permet l’avènement d’un État unitaire, la « République unie du Cameroun ». Dès lors, les zones anglophones du pays sont régulièrement secouées par de violentes revendications, suivies de répression policière, du Southern Cameroon National Congress (S.C.N.C.) qui exige la sécession des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Le processus de centralisation du pouvoir qui a vu les deux Etats fédérés du Cameroun oriental et occidental se fondre en République unie, est finalement apparu aux anglophones comme une politique d’assimilation culturelle à leur encontre par la majorité francophone et provoqué une émigration intellectuelle, puis politique des anglophones camerounais. Les actions, qu’elles soient de promotion ou de répression, ne taisent pourtant pas les contestations estudiantines illustrées par exemple par l’ « Affaire des tracts » survenue au mois de juillet 1976. Elle met en scène des étudiants de l’Université de Yaoundé et des cadres de la société de transport maritime TRANSCAP basée à Douala. Il leur est reproché d’avoir distribué clandestinement dans les mois précédents sur le campus de l’Université et dans les rues de Yaoundé et de Douala un tract imprimé en France et intitulé « Manifeste National pour l’Introduction de la Démocratie » (MANIDEM). Les jeunes gens arrêtés passeront plusieurs années de prison (Nouk Bassomb, 1992). La répression ne tait pas non plus les oppositions « symboliques » comme celle d’Abel Eyinga, candidat à la Présidence de la République en 1970 face au président Ahmadou Ahidjo, mais disqualifié d’office du fait de sa résidence à l’étranger. La plupart des opposants au régime manifestent et se manifestent désormais de l’étranger. On assiste ainsi à l’émergence, à côté du véritable maquis (la lutte armée), d’un « maquis intellectuel » qui prendra progressivement fin avec l’arrivée au pouvoir de Paul Biya (Bassek Ba Kobhio, 1986).
Paul Biya, le « Renouveau » et la fin du maquis
La démission d’Ahmadou Ahidjo et l’accession de Paul Biya au pouvoir en novembre 1982 sont en effet des lueurs d’espoir de changement pour le Cameroun et l’avènement d’un « printemps camerounais ». La nouvelle politique du « Renouveau » semble annoncer un « renouveau intellectuel ». C’est ainsi que le président Paul Biya lancera un appel au retour des exilés dès son arrivée au pouvoir. Appel qui sera largement suivi par de très emblématiques exilés tels que Woungly Massaga ou Mongo Beti. Lors de sa première visite de travail en France en 1983 et au congrès fondateur de son parti, le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (R.D.P.C.) à Bamenda en 1985, Paul Biya s’adressant aux exilés tant de l’extérieur que de l’intérieur annonce qu’il ne sera plus nécessaire, pour s’exprimer ou pour exprimer une opinion personnelle et indépendante, que le Camerounais gagne le maquis.
La question anglophone
Jusqu’à la fin des années 1980, toute velléité identitaire contestant la réunification des deux Cameroun est étouffée par le gouvernement. La « question anglophone » (Anglophon Problem), (Benjamin, 1972 ; Konings, Nyamnjoh, 1997 ; Aboya Endong, 2005 ; Samah, 2010) se dévoile au grand jour et à l’opinion internationale lorsque John Ngu Foncha claque la porte du parti unique en 1990, protestant contre la discrimination dont seraient victimes les anglophones. Mais avant cela, un important mouvement migratoire des populations anglophones se voulait déjà l’expression d’un malaise. En effet, une émigration des « anglophones » par vagues successives va être notée à partir de 1972. La première vague avait pour principale motivation la poursuite d’études, l’offre de formation universitaire anglophone étant insuffisante au Cameroun réunifié. La fin des années 1980 et le début des années 1990 marquent le début de deux nouvelles vagues d’émigration. La première, d’abord économique, se perpétue encore aujourd’hui. La seconde concerne les opposants, les journalistes ou les intellectuels, qui fuient les turbulences politiques et trouvent facilement refuge soit en Grande Bretagne, soit aux Etats Unis. L’Europe et l’Amérique du Nord sont en effet les continents les plus visés par les demandeurs d’asile de nationalité camerounaise qui contournent souvent par cette voie les restrictions sur la migration économique observées dans certains pays comme l’Allemagne, la France ou la Suisse. C’est ainsi que les Camerounais se trouvent être selon le Département d’Etat américain la seconde nationalité de demandeurs d’asile aux Etats-Unis d’Amérique, juste derrière les Chinois!

En 1993, la «Conférence de tous les anglophones» (All anglophone conference), organisée à Buea, regroupant de nombreux notables de tous bords, marque le début d’un mouvement de revendication, d’abord en faveur d’un retour au fédéralisme, puis progressivement de l’indépendance des provinces anglophones, avec la création du Southern Cameroons National Council (SCNC). Ce mouvement, largement soutenu dans un premier temps par des Camerounais anglophones installés à l’étranger (Nigeria, Grande Bretagne, Etats-Unis) va servir de socle à l’idéologie politique d’une frange de Camerounais et va favoriser l’exil de certains d’entre eux comme manifestation de leur mal-être à l’intérieur du pays. Le principal meneur du SCNC, Fred Ebong Alobwede, emprisonné quelques temps, devient président de cet Etat virtuel. Depuis sa libération, il vit en exil entre le Nigeria et la Grande Bretagne.
Au début de la décennie 1990, lorsque les lois sur les libertés (Loi n°90/53 du 19 décembre 1990 portant liberté d’association ; Loi n°90/52 relative à la liberté de la communication sociale ; Loi n°90/46 du 19 décembre 1990, abrogeant l’ordonnance n°62/OF/18 du 12 mars 1962 portant répression de la subversion ; Loi n°90/54 relative au maintien de l’ordre, Loi n°90/55 portant régime des réunions et des manifestations publique ; Loi n°90/56 relative aux partis politiques) sont votées au Cameroun, l’émigration économique ou estudiantine prime désormais sur l’émigration politique. Ne subsistent encore à l’étranger comme exilés politiques que quelques anciens militants de l’Union des populations du Cameroun à l’exemple de Siméon Kuissu, Kapet de Bana, Jean-Marie Tchaptchet, ou Ndeh Ntumazah, activistes politiques des années 50 et 60 et figures tutélaires de l’opposition. Ils y seront pourtant rejoints par une nouvelle vague d’opposants qui prend le chemin de l’exil, contraints ou volontaires durant les premières années de la démocratisation. Certains de ces exilés font partie du Collectif des Organisations Démocratiques de la Diaspora Camerounaise (C.O.D.E.) ou participent globalement à son déploiement en Europe et aux Etats Unis notamment alors que d’autres sont des activistes de la « question anglophone » qui, à partir de 1993 expose les frustrations de certains Camerounais des provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis l’instauration de l’Etat unitaire.
Les actions politiques ou plutôt civiques ont remplacé la critique tous azimuts du gouvernement. Les migrants se pensent et agissent désormais comme des citoyens et non plus seulement comme de simples rebelles. Avec le développement des outils électroniques de l’information et de la communication, le rapport de la diaspora camerounaise à la vie politique nationale va effectivement s’intensifier et beaucoup se transformer (Manga Edimo, 2011). De ce fait, on assiste depuis la décennie 2000 à une dynamisation particulière du transnationalisme politique par les médias et les technologies de l’information et de la communication. Des sites Internet (Wongo Ahanda, 2011) dédiés particulièrement au Cameroun tels que cameroun-info.net, bonaberi.com,camerfeeling.com, camerounlink, The Africanindependent ou camer be, voient le jour et donnent désormais une résonance particulière aux actions des nouveaux opposants politiques et des activistes des mouvements transgressifs installés dans la diaspora.

© Par  le Professeur Antoine Wongo Ahanda ʃ Maître de conférences

Source:  compte facebook de l’auteur

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