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Enquête : Les services secrets camerounais à l’épreuve des réseaux sociaux

Pas facile pour les différents services secrets camerounais  de résister à la pression des des réseaux sociaux Facebook, Linkedin, Twitter, Instagram, Academia et Youtube. Lire notre enquête.

© La Voix Des Décideurs ǀ Édition N°12 – Juillet 2015, un cambriolage est perpétré à la Direction Générale de la Recherche Extérieure ( DGRE ). «Les auteurs de l’ignoble acte se sont introduits, sans effraction, dans le cabinet du DG, Léopold Maxime Eko Eko, ont désactivé les caméras de surveillance, démonté les rideaux et les ont jetés au sol, avant d’emporter des documents et ordinateurs importants », écrit le quotidien Mutations du 24 août 2015.

Avant que cette affaire ne pépie sous la plume des journalistes, beaucoup avaient déjà versé un long regard sur le fleuve épanché de cette information sur Facebook, Linkedin, Twitter, Instagram, Academia et Youtube. De manière brutale et vive, la toile avait permis au monde entier d’être au courant des bruits lointains, dégagés par les pavés de feu des services secrets du Cameroun.

Plongé dans un calcul silencieux et froid, Léopold Maxime Eko Eko traquait les « moutons noirs ». Convaincu que ces derniers avaient tracé le chemin de la fuite, le patron de la DGRE, ne pouvait opter que pour une approche plus sereine du scandale. « Mais, confie un cadre de liaison en poste au siège de ce service stratégique (supposé parmi les plus gardés de la République), en arrière-plan des réunions de crise qui s’en sont suivies, cette affaire a montré que les réseaux sociaux polluent nos actions.

Dans le renseignement, le temps de réaction court ou long, de même que son efficacité sont liés au degré d’informations échappant encore à la masse ». Or, sur ce coup-là, la magie de la technologie avait déjà démultiplié l’impact des révélations contenues dans les télégrammes diplomatiques et autres.

Autre fait marquant. En décembre 2012, dans le cadre d’une enquête administrative (visant, pour le compte du palais d’Etoudi, à mieux cerner le montage financier ayant permis l’acquisition des avions MA 60 de 48 places auprès de la compagnie chinoise AVIC International Holding Corp), Alain Edgar Mebe Ngo’o est entendu pendant de longues heures, par les fins limiers de la DGRE. Avant qu’il ne sorte des lieux, la « folle journée » de l’ex-ministre délégué à la Présidence chargé de la Défense ( MINDEF ) ébruitait déjà les réseaux sociaux. Encore une fois, les fuites d’informations relatives à cette audition affichaient des béances. Une fois encore, la toile avait supplanté les services de renseignement.

Ces derniers, apprend-on, avaient juré à l’ancien MINDEF que « personne ne sera au courant de cette enquête de routine ». Deux jours plus tard, le caporal Abena devient la star sur Times24.infos. C’est à ce site d’informations qu’on doit la publication des mobiles de l’acte d’un élément de la Direction de la Sécurité Présidentielle à Yaoundé. « Selon des informations recueillies, les soldats de la Garde Présidentielle (GP), de la (Direction de la Sécurité Présidentielle (DPS), du Bataillon d’Intervention Rapide (BIR) et des unités spécialisées souhaitent percevoir les primes de risque de technicité de port d’armes et d’ancienneté, ce qui est prévu par la réglementation militaire en vigueur, mais jamais appliqué », lit-on sur une page du site.

Débat

Garde Présidentielle (GP), Direction de la Sécurité Présidentielle (DSP), Etat-major Particulier (EMP), Direction Générale de la Recherche Extérieure (DGRE), Renseignements Généraux (RG), Sécurité Militaire (SEMIL)… Les officines de renseignement dans le pays ont fini par constituer une impressionnante galaxie. Chacune de ces instances met en œuvre des moyens techniques démesurés pour écouter et espionner.

Certainement ce qui a poussé, en 2010, Eko Eko (commissaire divisionnaire, diplômé en intelligence économique et titulaire d’un doctorat en sciences de l’information et de la communication) à s’appliquer à faire de la DGRE une unité d’intelligence géostratégique et de réflexion au service de l’Etat. Ainsi, le service a considérablement investi dans le renseignement électronique. Il a acquis du matériel dernier cri d’écoute et d’interception des communications. « Malgré tout cela, il faut le reconnaître, la collecte et la livraison des informations ont changé de méthode et d’échelle. Au niveau du renseignement, les logiques de publication ne sont pas toujours les mêmes que celles des réseaux sociaux, c’est une guerre…», confesse un haut-gradé du Secrétariat d’Etat à la Défense.

L’affrontement se joue sur tous les plans. Dans le fond comme dans la forme, le débat est complexe et crucial. Il intègre de nombreux rapports de forces géostratégiques. «De plus en plus, Internet est sous la domination d’oligopoles qui deviennent plus puissants que les services secrets », dénonce un enseignant de l’Ecole de Guerre de Yaoundé. Selon lui, c’est aussi un problème économique majeur à mesure que l’ensemble de l’économie est reconfiguré par le numérique. « C’est la possession et l’exploitation des données qui crée de la valeur. Parce qu’aujourd’hui le public utilise les outils de sa génération, et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il ait, parfois, une certaine longueur d’avance sur nous », reconnaît un élément des Renseignements Généraux(RG).

Selon lui, le scoop sur les réseaux sociaux est très vite consommé et semble avoir un grand impact par rapport aux conclusions des « espions ». « Cela s’est vérifié en mai 2013, lorsque Dame Amougou Noma (veuve de l’ancien délégué du Gouvernement auprès de la Communauté Urbaine de Yaoundé) a été violentée par un élément de la DSP au Boulevard du 20 mai », raconte un commissaire à la retraite. A son avis, c’est parce que cet incident (mis en ligne trente minutes après par Cameroon-Info.Net) a embrasé la toile que le président de la République a instruit « réparation ». Or, des jours après ce malheureux cas, « l’affaire avait été classée et intégrée par nos services dans le cadre des luttes de leadership entretenues depuis des lustres, à la Mairie de Yaoundé IV. C’est le seul aspect qu’on avait mis à la disposition du président de la République ».

Combat

En filigrane, cela suppose un travail sophistiqué de gestion du secret, dont on peut penser qu’il relève surtout d’une injonction disciplinaire. Aussi les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) ne cessent de mettre en place un ensemble de techniques de contournement des interdits. Au point de rendre compte de façon précise sur ce qui se passe en haut lieu.

« Le renseignement se fait régulièrement siphonner par les TIC»,argue un lieutenant de la Garde Présidentielle (GP). Cet officier évoque le cas du maître principal, Dadys Ebah Abomo qui a été accusé de «violation de consigne» en novembre 2013. « D’après nos enquêtes, dit-il, Bonaberi.com et Cameroon-Info.Net qui avaient « balancé » l’information dehors ne pouvaient la détenir le même jour avec autant de détails que si l’un de nous la leur avait donnée ».

Face à la gestion du secret, imposée par les contraintes internes et externes, chaque jour, les sites d’informations filent dans la « clandestinité ouverte ». La parution d’enquêtes accompagnées de documents originaux est, elle, devenue plus fréquente. Pour les détectives, cela s’explique. « D’une part, argumente-t-on à la DGRE, le défaut de reconnaissance officielle des réseaux sociaux contraint ses acteurs à maintenir certaines de leurs activités et pratiques dans le domaine du secret et de l’informalité. Mais, d’autre part, ils bénéficient d’une reconnaissance de facto de leur existence dans l’espace public, qui lui permet la publicisation de certaines données ».

Stratégies

Fluctuantes, les frontières entre domaine du secret et domaine du public deviennent un véritable mode de structuration des informations. Ce paradoxe est directement lié à la situation dans laquelle se trouvent les niveaux de hiérarchies. L’affaire du maître principal Dadys Abah Abomo exemplifie ce que les réseaux sociaux ont abattu comme travail souterrain pour avoir la primeur du scoop. A la Présidence de la République, révèle un ancien de la DSP, certains de nos collègues en parlaient sous cape. De ce fait, la nouvelle n’a pas atteint les chaumières de la capitale camerounaise. Des sources à la Gendarmerie Nationale laissaient entendre que le mis en cause «a voulu attenter à la vie du chef l’Etat» le 06 novembre 2013. Le sous-officier était alors en faction à la «Résidence des Hôtes» à 2.000m du Palais de l’Unité où vit et travaille le chef de l’Etat Paul Biya. La Résidence des Hôtes est gardée par des éléments de la GP et la DSP.

Selon certains usages, la GP assure la sécurité au niveau de la barrière pendant que ceux de la DSP sont à l’intérieur, tant au Palais de l’Unité que dans toutes les autres résidences présidentielles. Recoupées à bonne source, ces informations retrouvées sur plusieurs sites locaux sont confirmées. De même que d’autres insistant sur le fait que le maître principal de la Marine avait reçu un de ses «amis» le 06 novembre 2009, pendant qu’il était en faction.

Cet «inconnu» avait bien voulu visiter les lieux. Par rapport à ce type de situation, ailleurs, à la Sécurité Militaire, on conclut qu’une accentuation très forte du nombre de données à traiter par les analystes-enquêteurs se noie dans l’explosion des individus à surveiller sur la toile. « Obliger les constructeurs de matériel et de dispositifs connectés à introduire des « portes dérobées » pour permettre aux investigateurs d’accéder à l’ensemble de leurs contenus ne serait pas qu’une atteinte intolérable à la protection des vies privées. Bien sûr, cela donne une formidable opportunité aux mafieux et cybercriminels d’accéder à nos données », déplore-t-on. Et parce qu’un nombre croissant de fonctions antérieurement dévolues à l’Etat sont prises en charge par des intermédiaires privés (enquêtes judiciaires, contre-espionnage…) ces accès secrets à un logiciel ou un matériel, finissent tôt ou tard par tomber dans d’autres mains que celles auxquelles ils étaient destinés.

En s’assurant plus de visibilité et de légitimité dans un environnement de concurrence pour l’attention, les promoteurs de newsletter par exemple rendent le renseignement moins visible et audible en mettant sur pied des plateformes de services sur Internet permettant à des communautés d’internautes de partager, créer des profils, échanger des renseignements et des documents avec des « amis » et des connaissances à l’intérieur d’elles-mêmes. Sur ce terrain-là, avec effarement, on s’est aperçu que le niveau moyen des agents de renseignements rendait la plupart d’entre eux inaptes à se servir des nouvelles technologies, incapables de trier, synthétiser et analyser l’information.

Agnostiques par nature, certains pans des services spéciaux finissent forcément par être utilisées par des « mauvais garçons »prêts à mettre des moyens considérables pour accéder aux données dont ils feront le pire des usages. Et sur cet aspect, le régulateur camerounais n’y peut rien.

A l’Agence Nationale des Technologies de l’Information et la Communication (ANTIC), on a une phrase-étendard : « impossible de crypter les comptes facebook et autres ; le diagnostic est vrai, les réseaux sociaux mettent les services spéciaux à rude épreuve ».

Y-a-t-il une prise de conscience à Etoudi ?

A Etoudi, les «yeux» du président (comprendre tous les services de renseignements et leurs démembrements) recherchent tous types d’informations, événements, commentaires et réactions de nature à intéresser le pouvoir. Mais, le 12 mars 2016, lorsque Monique Koumatekel est éventrée par des mains inexpertes dans la cour de l’Hôpital Laquintinie à Douala, personne n’est au courant.

Or, les images sont particulièrement violentes. Dès que l’information est publié sur Twitter, Paul Biya est prévenu. Une conférence de presse est donnée dans la foulée par André Mama Fouda, le ministre de la Santé publique (MINSANTE). « La cellule de veille de la Présidence y est pour beaucoup. C’est elle qui a repéré la vidéo en premier, avant les services de renseignements et a instruit une rencontre entre le MINSANTE et les journalistes », confie un flic. Avec cette affaire, la DGRE a fini par prendre conscience que sa mission consiste aussi en la surveillance des canaux non traditionnels de diffusion de l’information.

Raison : « On a déjà eu un cas avec la fausse photo du chef de l’Etat rendant hommage aux soldats tombés au front contre Boko Haram. On ne sait pas qui a posté cette image sur la toile », renseigne un cadre de la DGRE.

En même temps, ce dernier reconnaît qu’il n’est pas facile de contrôler la multiplication des boules puantes sur le Web, drôles ou pas drôles du tout, susceptibles de tourner le chef de l’Etat en ridicule. Au milieu de tout cela néanmoins, sur les réseaux sociaux, la controverse s’est installée. « Et tant pis si certains internautes ont continué à partager la fausse information. L’objectif est surtout de limiter la casse, contre attaquer avant que les rumeurs ne prennent une trop grande ampleur et deviennent incontrôlables. Avec le recul nécessaire pour ne pas donner trop d’importance à des sujets qui n’en méritent pas ».

L’opération «spontanée» n’interrompra pas la diffusion de la photo, mais elle contribuera à la rendre un peu moins grotesque. Sur ce cas précis, l’équipe web du Palais de l’Unité jure qu’elle n’y est pour rien. Même si cette «e-riposte» était bienvenue. Toutefois, l’affaire a changé la donne.

Désormais, dans toutes les antennes des services spéciaux du pays, on fait le point sur les «tendances» dans la presse et sur les réseaux sociaux. Surtout les sujets polémiques. On imagine sans peine le menu de ces réunions, les événements qui ont intéressé l’internaute camerounais ces derniers jours, et qui pourraient servir (ou non) à la communication gouvernementale. Ça parle critiques sur Twitter, appels à manifester sur Facebook, rumeurs qui montent, insurrection qui vient… Selon toute vraisemblance, l’une des missions de ces « comités » est d’anticiper ce genre de mouvements, cerner les positions des internautes et surtout anticiper leurs réactions.

Pour ne pas en perdre une miette, elle dispose d’un logiciel de «veille», outil informatique développé en interne qui scanne quotidiennement des centaines de pages web, du simple forum aux réunions virtuelles en passant par les blogs de la «fachosphère». L’équipe isole ensuite les sujets de discussion et les classe par mots-clés, puissance de diffusion, potentiel de nuisance. Là encore, les choses ne sont pas faciles, à en croire certains indics.

En janvier 2014, la liste des abonnés aux réseaux sociaux comptait quelques milliers d’adresses. Parmi elles, on a surtout l’occasion de découvrir des sites aux noms aussi évocateurs que « yamayama.com », «enfantnoir.com »… « De fait, se désole un capitaine de la GP, l’authenticité des discussions est souvent difficile à établir ».

Reste les sujets hautement confidentiels. Le cas Guerandi par exemple. Le 17 septembre 2014 à Yaoundé, une réunion s’est tenue pour organiser un plan de communication au moment où des voix s’élevaient sur les réseaux sociaux pour demander que lumière soit faite sur la vie ou la mort de l’ex-capitaine. « On était comme acculé par la toile », souligne un agent de liaison de la SM. S

elon lui, « sur Twitter ou facebook, dès que l’actualité devient brûlante, difficile d’échapper à des « retweets » expéditifs de ces comptes qui vont plus vite que tout le monde pour sortir les dernières infos. Ils sont suivis par des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers d’internautes ». Là, on a laissé faire. Même si les faits obligent de constater que l’information avait gagné en rapidité. « La transparence a ses limites lorsqu’on touche au secret d’Etat. Même pour une cellule de veille sur Internet », apprend-on.

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