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Ethnicité, ethno-idéologie, luttes foncières et deal socio-spatial au cœur de la rivalité Béti-Bamiléké au Cameroun

La migration ne devient véritablement un problème, que face aux culturalismes et à la préférence sociologique des porteurs d’idées, plutôt qu’à une structuration idéelle rassembleuse et fondatrice des valeurs d’une République. Le retour au multipartisme a démontré l’état de fragilisation de l’Etat-nation, brandi par les ordres autocratiques comme une panacée pouvant conduire les gens vers l’unité sans qu’ils ne se préoccupent réellement de la lourdeur des appartenances ethniques. Le temps des crises politiques, montre l’imposition du consensus autour du partage des ressources, auxquelles doivent se soumettre les immigrés sous peine d’être contraint au retour.

La ressource essentielle à sauvegarder c’est la terre acquise (et l’ensemble des investissements qu’on y apporte) à troquer contre la tolérance et l’acceptation. L’ethno-idéologie, s’entend dès lors, comme la construction des croyances politiques autour de l’appartenance socioculturelle des préposés au développement localisé. C’est un idéaltype des codifications sectaires de la vie publique en référence aux identités et ritualismes d’abord, puis et peut-être aussi, à l’appartenance géographique et régionale par la suite. Ce qui nous importe dans cette réflexion, c’est de montrer l’impact que l’accès au foncier peut avoir sur les dynamiques et les stratégies migratoires, lorsqu’elles oscillent entre rareté et abondance.

La région de l’Ouest d’où sont originaires les Bamiléké à l’une des densités les plus élevés au Cameroun (143 ha/km2, RGPH, 2005), qui ne peut permettre à chacun de ses ressortissants de pouvoir au demeurant assurer à sa descendance le plus important legs que la terre représente en Afrique. C’est donc ceux qui ne peuvent vendre la terre qu’ils ne possèdent d’ailleurs plus, qui doivent en acheter ailleurs, pour garantir aux leurs, divers modes de reproductions sociales. L’hybridisme constaté des lois foncières au Cameroun, introduit, la valeur marchande de la terre qui permet au Bamiléké de s’installer, voir de concurrencer les autochtones qui sont essentiellement des agriculteurs. Les Bamiléké qui sont à la fois agriculteurs et commerçants dans leur mouvement, donnent l’impression d’un expansionnisme qui déborde la sphère économique, qu’on dit être leur espace de prédilection dans le partage du « gâteau national », pour revendiquer un espace politique plus important. Les crises ethno-idéologiques au Cameroun ont une origine foncière.

L’État-Nation qui fut l’homologue africain du « sommeil dogmatisme » européen que décrit Lapierre dans la préface de « théories de l’ethnicité » c’est-à-dire, cette façon subtile de couver les divisions ethniques « au profit » de l’unité nationale ; est tombé en désuétude pour rappeler aux États africains le chemin qu’il reste à parcourir. L’ethnie et l’ethnicité restent des notions de hautes sensibilités tant dans les symboles qu’en politique. Ce sont des concepts à manier avec la plus grande prudence, dit-on, pour ne pas froisser les susceptibilités ou déclencher des conflits. Le monde francophone a en partage, une criminalisation de fait, de leurs usages « non précautionneux », que seuls les politiques ont le droit de manipuler dans le but de réguler les disparités supposées.

Ethnicité, ethno-idéologie, luttes foncières et deal socio-spatial au cœur de la rivalité Béti-Bamiléké au Cameroun

En France aujourd’hui, la loi informatique et de liberté de 1978 modifiée et complété en 2004 interdit toute publication de données statistiques primordialistes. Pourtant, l’actualité internationale autour des migrations africaine et moyenne orientale, relance le débat identitaire, comme la peur d’une déconstruction territorialitaire. C’est dire que la substance de ces peurs, n’est plus qu’économique, mais sociologique. C’est en cela que Sindjoun Pokam et Kamdem (1994, 2004) pensent avec Cheikh Anta Diop, s’opposant à Marx, que les luttes et les conflits ne sont plus exclusivement ceux des classes mais des ethnies.

La rareté des travaux sur l’ethnicité, comme ensemble des pratiques ethniques en Afrique que relèvent Mbonda et Kamdem, n’est pas positivement corrélée à son inexistence, mais, à une polarisation identitaire des études sur la question qui, comme l’ensemble des attributs nationaux, tiennent leurs légitimités d’une territorialité scientifique comme rampe de lancement dans l’échelle sociale. Ce cloisonnement identitaire éloigne de la neutralité axiologique wébérien, nécessaire pour faire la part des choses entre le jugement de valeurs et le rapport aux valeurs que porte aussi, l’ethnicité dont l’étude n’est plus neutre à cause de la confusion entre l’éthique politique et celle de la responsabilité.

Ainsi, un chercheur qui fait un travail introspectif sur son ethnie, attire de la suspicion sur lui, autant qu’un autre qui se permet d’en donner une dimension plus prospective au sien. Il devient encore plus complexe d’allier à la fois « approche immuable et distinctive » et approche dynamique et intégrative (Poutignat & Streiff-Fenart ), sans courir le risque de créer une citoyenneté alternative basée sur la fusion de l’ethnicité et de la citoyenneté, deux notions bien distincte.

En sortant des approches Barthienne de l’ethnicité comme organisation sociale qui a des frontières et qui permet de comprendre les groupes sociaux dans leurs interactions et les contrastes culturels (Barth), on tombe dans l’ethno-idéologie comme synthèse hiérarchisée et une constellation de tous les points de désaccord entre les théories. L’ethno-idéologie devient l’éditorialisme de l’ethnicité, tantôt primordialiste tantôt néo-culturaliste, voire essentialiste. Un concept ambitieux qui ne s’interdit plus de mettre ensemble les antagonismes que sont : « politique et symbole » ; « substance et situation » ; « contrainte et choix » ; « pérennité et contingence ».

paraitreDans son évolution, l’ethno-idéologie est un courant instrumentaliste de l’ethnicité, qui est pour ainsi dire ; celui qui correspond le mieux à cette étude, du moment où il est l’émanation d’une création destructrice pour une meilleure atteinte des objectifs sociopolitique fixés. Il regorge les autres courants de l’ethnicité (Aundu Matsanza). Il s’affranchit des opinions sensibles en décrivant deux blocs structuraux.

D’un côté, la consolidation de l’ethnie contre l’État et de l’autre, l’installation de l’ethnie au cœur de l’État (Mbock ). L’ethnie se construit mieux dans ces cas en s’isolant de l’État où en s’en servant uniquement pour préciser qu’il y existe une ethnobureaucratie (constitué de ceux qui sont nés pour gouvernés) et l’ethnoéconomie (ceux dont la nature a gâté de dons économiques et commerciaux), comme ordre établi de planification et de gouvernance perpétuelle. Ce schéma, suppose que l’ethnoéconomie est le « monopole » de l’investissement qui évidemment s’adosse sur la question foncière et que l’ethnobureaucratie en soit le facilitateur, les deux contraints dans leurs différentes stratégies de survis à se supporter mutuellement chacun dans son rayon de compétence. Cette vision ethno-idéologique interdit de façon officieuse le concept de citoyenneté comme mouvement d’appartenance à une communauté politique nationale.

L’ethnie comme institution sociale à travers sa dimension culturelle, est le socle des dynamiques et des perceptions du réel. Par son système d’appréhension, de naissance et de reconnaissance, participe par endoctrinement à la conservation et même à la diffusion, d’une vision. L’ethnie, est donc en elle-même une idéologie. Cependant, une idéologie apolitique du moment où elle n’est pas supposée gouverner l’action sociale, mais plutôt codifier des éléments socioculturels de fédération, qui participent à la structuration de ladite action. Aujourd’hui, l’ethnie assume des problématiques aux antipodes des intérêts nationaux. La crise politique consécutive à l’ouverture démocratique et au retour du multipartisme de la fin des années quatre-vingt, a cloisonné de façon étanche les parties prenantes et a consacré l’ethno-idéologie comme seule marque de confiance initiatique au sein des groupements politiques, ainsi que dans l’appareil de l’État. Le syndrome camerounais de la préférence ethno-idéologique, vient du constat de l’échec du concept de l’État-nation, où sous le régime politique autoritaire, a voulu ramener tout le monde vers l’unité de la nation, sans se préoccuper des réalités et des spécificités des micro-nationalités qui constituent l’enveloppe culturelle camerounaise (Mouiche).

L’ouverture démocratique a servi de déclencheur et d’instrument aux élites politiques dont le discours centrifuge était beaucoup moins idéel que tourné vers le regroupement des « frères du village », pour en constituer un bastion électoral. L’idéologie se construit ainsi, autour d’un groupe qui adhère à un culturalisme imposé avant le programme de société, qui dans une République doit s’inscrire dans une logique d’amélioration des conditions de vie de tous et de chacun. Vu sous cet angle, les gens naissent soit de « gauche » (ceux qui aspirent à accéder au pouvoir) soit de « droite » (ceux qui y sont et qui comptent bien y rester), sans jamais le devenir. L’appartenance ethnique suppose également une appartenance régionale qui est le socle de la gouvernance imposée et de la redistribution. La politique des quotas devient le bras armé de l’ethno-idéologie qui par l’ensemble des « ismes » renforce les clivages.

Tableau n° 6 : Distribution des principales ethnies suivant les régions et principales villes du Cameroun en 2004

 Rural Urbain
Ethnies  Faible Moyen  Elevé  Faible Moyen Elevé  Total
ArabChoa/Peulh/Haoussa/Kanuri 8,62 8,10 14,11 8,88 7,21 4,40 890
Bui-Mandara 8,34 6,15 4,20 3,11 1,26 2,20 518
Adamaoua-Oubangui 12,30 15,36 19,81 5,70 5,63 2,68 1033
Bantoide-Sud-Ouest 1,33 1,73 1,80 2,24 2,43 2,44 204
Grasfield 11,35 8,47 7,50 7,19 6,60 11,01 927
Bamiléké 16,30 9,68 7,50 34,47 35,29 32,27 2547
Bamoun 2,66 3,57 2,70 3,83 3,91 4,64 368
Cotier/Ngoé-Oroko 3,80 5,73 9,30 4,56 5,38 3,66 513
Béti/Bassa/MBam 21,15 27,89 18,91 22,95 24,17 29,33 2520
Kako/Meka/Pygmée 5,93 5,00 5,10 1,97 2,48 2,20 414
Autres 8,18 8,26 9,01 5,04 5,58 5,13 722
Total 3153 1900 333 2892 1969 409 10656

Source : À partir de l’EDSC[1] 2004

Barth, ne partage pas la confusion qui reste entretenue entre l’analyse culturelle, fruit de l’identification des individus par des traits de partage et l’organisation ethnique plus dynamique, qui se sert des identités d’auto-reconnaissances et de différentiation dans des interactions. L’organisation catégorielle des ethnies se nourrit de la différence culturelle, sans en constituer des traits dont la somme des différences n’est pas toujours significative, mais exclusivement ceux que les acteurs eux-mêmes considèrent suffisants. L’interaction suppose aussi le contact qui ne peut se produire que par le mouvement des populations au-delà des frontières sociales et géographiques d’héritage.

L’hyper présence Bamiléké dans toutes les régions du Cameroun et en particulier dans celle du centre, en appelle déjà à un double conflit : leurs incapacités à s’autodéterminer politiquement dans chacun des espaces qu’ils occupent hors de la région d’origine, dont-ils ont pour la plupart gardé des liens forts (Dongmo), et surtout la difficulté à s’identifier, mieux à s’intégrer dans les espaces d’accueil, au-delà des modes de production et de reproduction qu’ils structurent. Les problèmes politiques qu’ont les Bamiléké au contact des Bétis sont positivement corrélés aux questions foncières, cheval de Troie de toutes les autres formes de reproches et frustrations que les hôtes peuvent penser subir.

Le « rentrez chez vous » qu’on entend de façon récurrente à la moindre crise politique et sociale cache très peu le désamour qu’on voue aujourd’hui aux gens qu’on dit ne jamais rien concéder mais qui achètent tout. « L’Appel de Yaoundé »[2] ce février 2008, fut un discours d’une virulence sans pareil dans l’histoire du Cameroun moderne (Meyomesse). Ce sont les élites de ladite ville non moins membres, et anciens membres du gouvernement qui ont tenu publiquement une telle mobilisation pour contraindre à la résilience dévolutionnelle, ceux qu’ils soupçonnaient d’être les fauteurs de trouble au moment des émeutes dites de la faim de février 2008.

Il faut remonter aussi aux années quatre-vingt-dix avec le discours du président de la République, lui-même originaire cette sphère géographique pour mesurer la symbolique des lieux attaqués pendant ces émeutes. Il avait affirmé dans une adresse aux populations qui y vivent que : « tant que Yaoundé respire le Cameroun vit ». Cette déclaration faisait bien comprendre que la sérénité dans la capitale à elle seule suffit pour que l’équilibre du pouvoir soit maintenu. Personne n’en doute. Mais quand cela est dit par celui qui est censé rassembler et rassurer tous les citoyens, d’où qu’ils viennent, on est en droit de penser que le discours qui est contexte, est devenu prétexte, voire objet de provocation et de mégalomanie que les troubles de février 2008, ont totalement remis en question.

La capitale qui vient du latin « caput » : la tête. Mieux de l’italien « capo » le chef, venait d’essuyer un forfait inattendu et rappelait malgré le discours, la fragilité de la « cours du Roi ». La réaction de l’élite Béti qui a consisté à trouver les coupables à punir dans l’ethnie Bamiléké et par conséquent chez les adversaires ethnoidéologiques, définis comme tel, vient selon Meyomesse, de la colère de Paul Biya[3] qui aurait interprété la désacralisation de Yaoundé par des émeutes comme un lâchage par les « siens » sur qui il a bâti son pouvoir et son règne. Il devient dès lors urgent pour lesdites élites Béti de Yaoundé et de ses environs de rassurer le chef. Cet appel qui était plus une intimidation, mieux un rappel mémoire des « faveurs » consenties par les autochtones dans l’acceptation des « étrangers »[4].

Au-delà de la peur qui sous-tend l’idée de la domination ethnique qui gouverne, il y a que la présence de l’ « autre », devient contractuelle avec pour close, le silence. Comme on pourrait dire : « faites vos affaires et taisez-vous ». Il ne suffit plus tout simplement d’acheter la terre pour garantir son usage pérenne, mais il faut aussi et surtout y viabiliser les investissements par le silence où par la complaisance vis-à-vis de l’ordre ethnique dominant qui est au pouvoir (Abouna). La terre devient un bien de cession indirecte permanente qui ne dépends plus que des parties contractantes, mais aussi « d’un groupe » ad oc s’il le faut, préparé par le feu des événements politiques successifs et rongée par sentiment d’avoir été dupé dans les transactions antérieures au regard des profits que se font les acquéreurs. La crise politique devient une opportunité à saisir des deux bras pour rappeler aux « vendeurs œufs », qu’il leur ait interdit la bagarre quel qu’en le degré des provocations, sous peine de pertes mémorables.

 

Narcis Bangmo, Ecrivain et Chercheur en Sciences Sociales

Lire plus dans : « Gouvernance ectoplasmique au Cameroun : autopsie d’une société à repenser »
Publié aux Editions Universitaires Européennes.
[1] Enquête démographique et de santé du Cameroun
[2] Discours prônant le retour dans leur région d’origine, les populations Bamiléké supposés être les responsables des émeutes « dites » de la faim, et de la désobéissance civile de février 2008.
[3] Président de la République du Cameroun
[4] Terme utilisé en milieu populaire par les populations autochtones, pour désigner les Camerounais des autres régions

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