Accueil >> Chronique >> Problème anglophone … le statu quo est impossible

Problème anglophone … le statu quo est impossible

La révolte gronde dans les régions du North West et du South West…Ce qui a débuté il y quelques mois par une grève des avocats a pris maintenant les allures de mobilisation populaire avec des opérations « ville morte » à Bamenda ou encore Buea.

Rappel historique. Le Cameroun a été sous occupation allemande de 1884 à 1916. Après la Première guerre mondiale, les pays vainqueurs se partagent les territoires allemands d’outre-mer qu’ils viennent de conquérir. La France et le Royaume-Uni se partagent le Kamerun. Une partie du Cameroun intègre les territoires français et une autre l’empire britannique. Les Britanniques divisent leur nouveau territoire en deux : au nord ils créent le Northern Cameroon et au sud le Southern Cameroon. Ces deux territoires sont de facto annexés à la colnie britannique du Nigeria.

Lorsque le Nigeria devient un Etat indépendant le 1er octobre 1960, soit neuf mois après le Cameroun français, se pose la question de l’avenir du Cameroun britannique. Deux choix sont proposés à la population : soit l’intégration au Nigeria, soit l’intégration au Cameroun. Le plébiscite organisé par l’ONU se tient le 1er février 1961. Le Northern Cameroon vote l’union avec le Nigeria, le Southern Cameroun choisit l’union avec la République du Cameroun, l’ancien Cameroun français indépendant depuis le 1er janvier 1960. Un autre courant militait pour la souveraineté totale du Cameroun britannique, excluant toute union soit avec le Nigeria soit avec le Cameroun français. Les britanniques s’opposèrent formellement à ce que cette question soit soumise au vote.

A la suite du référendum, des pourparlers ont lieu à Foumban entre les représentants de la République du Cameroun et ceux du Southern Cameroon. Ces pourparlers aboutissent à la création le 1er octobre 1961 de la République fédérale du Cameroun. La république fédérale est constituée de deux Etats fédérés, le Cameroun occidental ou West Cameroon (ancien Southern Cameroon) et le Cameroun oriental ou East Cameroon (l’ancienne République du Cameroun). La constitution fédérale du pays permet au Southern Cameroon de s’unir à la République du Cameroun tout en conservant son autonomie et ses institutions locales notamment celles introduites par l’occupation britannique : un gouvernement, une assemblée, des tribunaux, etc.

Le 20 mai 1972, la République fédérale est supprimée au profit de l’Etat unitaire, la République unie du Cameroun. La fin de la fédération entraîne logiquement la dissolution des institutions autonomes de l’ancien West Cameroon qui perd son gouvernement, son assemblée, son système judiciaire, etc.

En 1984, la République Unie est remplacée par la République du Cameroun.

A propos de la marginalisation. Les Camerounais qui vivent dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest accusent l’Etat de les traiter comme des citoyens de seconde zone. La « marginalisation » dont se plaignent les Camerounais anglophones n’est-elle qu’une vue de l’esprit ? Outre les revendications linguistiques, les avocats et enseignants du Nord-Ouest et du Sud-Ouest avancent des revendications politiques notamment la restauration de l’Etat fédéral.

La population de l’ancien Cameroun britannique a perdu toute prise directe sur la gestion de ses affaires locales. L’administration locale de l’ancien Western Cameroon ayant été dissoute suite à la suppression de la fédération en 1972, tous les fonctionnaires en poste sont maintenant des agents affectés depuis la capitale Yaoundé et choisis par le pouvoir central. Sortis de l’Ecole d’administration, de l’Ecole de police ou de l’école normale à Yaoundé, les fonctionnaires sont affectés dans toutes les régions du pays y compris les provinces anglophones. Alors que leur niveau d’expression en langue anglaise est des plus médiocres, les voici affectés à l’administration d’une région dont ils ne parlent pas la langue la plus courante.

Pour le Camerounais de Kumbo ou de Mamfé qui parle à peine deux mots de français, la communication est difficile avec des fonctionnaires qui s’expriment quasi exclusivement en langue française. Pour un Camerounais vivant à Douala ou à Yaoundé, c’est tout à fait naturel d’entrer dans un bureau de l’administration de s’exprimer en français et de se faire comprendre. Ce n’est pas le cas de l’autre côté du Mungo où la langue familière la plus partagée par la population reste l’anglais, alors que la langue de l’administration est le français. C’est comme de demander à un quelqu’un qui a grandi à Abong Bang ou Tibati de parler l’anglais.

Et si le jeune homme de Kumbo demande à ce fonctionnaire, en vertu du principe du bilinguisme d’Etat, de s’adresser à lui dans celle des langues officielles qu’il comprend le mieux c’est-à-dire l’anglais, il se heurte à l’arrogance et au sentiment de supériorité du bureaucrate vêtu des habits de l’autorité et imbu de sa personne.

Avez-vous déjà vu un fonctionnaire se plier en quatre pour assurer le service à un usager du service public ? Les fonctionnaires donnent des ordres et ne discutent pas. Dans la tête du fonctionnaire, c’est à la population qu’il revient de comprendre sa langue de bureaucrate et non à lui de parler la même langue que la population. Le Camerounais « anglophone » se voit opposer une fin de non-recevoir à sa requête pourtant légitime de bilinguisme.

Dans l’esprit de la population, ce déni de la part des agents publics a progressivement créé un sentiment de rejet vis-à-vis des institutions d’Etat. C’est ainsi qu’il faut comprendre les Camerounais du South West et du North West lorsqu’ils se disent considérés comme des citoyens de seconde zone, lorsqu’ils se révoltent contre l’Etat.

Dans un pays fédéral, il existe une administration fédérale et des administrations locales. Si le Nord-Ouest et le Sud-Ouest disposaient de leurs propres administrations locales, cette barrière linguistique n’existerait pas, l’habitant de Bamenda n’aurait pas l’impression d’être commandé par des gens venus d’ailleurs et qui en plus parlent une langue étrangère, il aurait affaire à des fonctionnaires issus du même moule culturel que lui.

Hormis la langue française, les fonctionnaires affectés depuis Yaoundé transportent avec eux tout le bagage des traditions réactionnaires et anti-démocratiques que l’ancien Cameroun oriental a hérité du colon français et qu’il a entretenues et renforcées depuis la dictature d’Ahidjo jusqu’à celle de Biya.

L’Etat camerounais est un Etat néocolonial. Le fait historique fondateur de la république du Cameroun, c’est la suppression par la force du mouvement révolutionnaire qui s’était dressé contre les intérêtscoloniaux entre 1955 et 1970.

La liquidation de ce mouvement a jeté les bases de l’autocratie au Cameroun, en supprimant « au nom de la lutte contre le terrorisme » le peu de traditions démocratiques qui existaient dans le pays. La suppression de l’Etat fédéral n’est que la suite logique d’un processus qui a commencé avecl’octroi des pleins pouvoirs à Ahmadou Ahidjo en 1959, et pris un tournant décisif en 1966 avec l’instauration du parti unique.

Derrière les revendications liées à la défense de la culture ainsi que des traditions démocratiques et juridiques anglo-saxonnes, se cache ni plus ni moins que la contestation du régime et le rejet de l’autocratie. Les anglophones défendent la culture anglo-saxonne dans la mesure où celle-ci leur donne les arguments politiques pour contester le régime autocratique en place.

Quoi qu’il en soit, la mobilisation populaire dans le North West et le South West autour de la question anglophone rend désormais insoutenable le statu quo et l’inertie politiques qui ont prévalu jusqu’ici.

 

Pat Nelle, Photojournalist

 

Notifications

Le politique , le droit et la manière

Sortant de l’Élysée, après un entretien avec Jacques Chirac, un journaliste pose une question au …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Translate »