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Source photo: huffpostmaghreb.com

Comprendre le bras de fer entre le régime Biya et la société civile dans le Nord et Sud Ouest

Acte 2 – Stratégie des acteurs en présence

Il est difficile de comprendre le comportement et les moyens d’action mobilisés par les différentes forces en présence dans cette crise si on ne les met pas en perspective avec les principes fondamentaux de la négociation et les enjeux défendus par chacune des parties.

L’analyse des logiques d’action de l’Etat, du consortium et des partis politiques sous le prisme des fondamentaux de la négociation offrira des clés pour comprendre les choix des différentes parties.

1- Pourquoi la grève et les villes mortes?

“J’ai compris plus tard que les puissants ne cèdent à rien gratuitement. Rien ne sert d’argumenter. Il ne s’agit pas d’une question de logique mais d’une question de pouvoir”: ces déclarations de Martin Luther King, chef de fil du mouvement des droits civiques américain, servent aujourd’hui de repère à tout bon négociateur soucieux d’obtenir des concessions importantes.

Elles nous rappellent que la charité et la raison ne comptent que pour peu dans une négociation. Il ne faut pas du tout compter sur la bienveillance de son adversaire ou appeler sa compréhension surtout lorsque ses intérêts sont menacés. Seule la construction d’un rapport de force favorable permet de permet de forcer l’adversaire à accéder aux demandes.

Ainsi, en négociation sociale, les acteurs recourent très souvent à un répertoire d’action non-violente pour faire pencher la balance de la négociation de leur côté. La mobilisation intiale des avocats a eu un impact limité avec effet d’entraînement, certes.  Les villes mortes largement suivie et surtout l’arrêt totale des cours se sont révélés être les meilleurs cartes que le consortium avait entre ses mains pour démontrer le soutien populaire qu’il jouissait et son pouvoir de nuisance, nécessaire pour peser dans les négociations. Se priver d’une de ces cartes, surtout la grève des enseignants, l’aurai placé en position de faiblesse et potentiellement rendu certaines demandes inaccessibles.

Lorsqu’on n’a pas d’ “arme” en négociation ou de menaces à agiter pour démonter à l’adversaire qu’on est en capacité de mettre en péril ses intérêts ou son image de marque s’il n’accède pas à notre demande, on a peu de chance de le faire plier.

2. Pourquoi la création du consortium?

L’asymétrie des pouvoirs n’est jamais profitable à la partie faible, qui sera certes conviée à un DIALOGUE mais pas à une NÉGOCIATION (la distinction en vaut la peine).

Il était dans l’intérêt du gouvernement de sectorialiser le traitement des problèmes adressés par les différents corps de la société civile dite anglophone. Dans une telle configuration, l’asymétrie c’est-à-dire l’inégalité des pouvoirs entre les parties en présence serait maintenue et la position du gouvernement renforcée.

Certains se demandent pourquoi les avocats ont rejoint les enseignants pour s’organiser au sein d’un consortium? En effet c’est tout à fait logique puisque les avocats, tout comme les enseignants, étaient convaincus que le gouvernement ne répondrait que marginalement à leurs demandes si les rapports de forces restaient aussi inégaux. Les différents corps ont donc fait le choix de fédérer leur force pour réduire l’asymétrie avec le gouvernement et créer les conditions d’un meilleur compromis, sans nécessairement nourrir des projets politiques en filigrane comme l’affirment certains.

Aussi faut-il noter qu’il y avait une certaine congruence dans les demandes, qui en gros se rapportaient à la préservation du leg colonial anglo-saxon, qui a plaidé en faveur de la création de cette plateforme.

3. Pourquoi le réponse du régime a oscillé entre la répression et le dialogue?

En négociation il faut savoir manier habilement le bâton  et la carotte pour 02 raisons:  inciter l’adversaire à sortir de sa radicalité et à désactiver sa mécanique de perturbation; montrer qu’on reste maître du jeu et que notre ouverture au dialogue ne tient qu’à notre magnanimité et non à la contrainte exercée sur nous par l’adversaire.

C’est ce qui Justifie la réponse hybride du régime qui a au départ agité le bâton afin dissuader les vélléités de défiance de l’adversaire. Cependant cette réponse s’est révélée contre-productive au regard du soutien populaire qui croissait devant la brutalité de l’appareil répressif. Le régime s’est très vite rétracté et a adouci son langage lorsqu’il a réalisé que sa réponse conduisait inéluctablement à une crise aiguë aux lendemains incertains.

Il a décidé de tendre la carotte en réconfigurant le cadre des négociations et en faisant de faibles concessions. Tout en maintenant, il faut le rappeler, le bâton dans l’autre main en renforçant la militarisation du foyer de crise et en optant de ne libérer que partiellement des personnes arrêtées.

Le message était on ne peu plus clair: le gouvernement est disposé à trouver une solution concertée de sortie de crise mais pourrait bien changer d’attitude si la partie adverse campe sur certaines positions inconciliables.

Mais c’était sans compter sur l’opiniâtreté et l’expertise des grévistes qui ont tenu tête et joué de leur meilleur atout. Les opérations villes mortes largement observées par la population ont davantage braqué le régime qui avait le sentiment de perdre la face devant une “minorité”.

Inacceptable, les émissaires du régime ont commencé à pratiquer la “canonnière”, c’est-à-dire prendre un par un leurs interlocuteurs pour les faire plier par tous les moyens. Devant l’échec de cette initiative, il fallait noyer le chien qui lui a fait perdre la face en déclarant qu’il a de la rage. La décision a été vite prise de criminaliser l’interlocuteur d’hier et de prendre des mesures d’ordre public pour atteindre les objectifs.

Frédéric Encel ne préconisait-il pas: ” lorsque les voies de recours non violents ne suffisent manifestement pas à atteindre un objectif, on emploie l’usage des armes dans une sorte de confrontation brutale, coûteuse et sanglante d’où émerge (espère celui qui l’emploie) un nouveau rapport de force favorable, imposant à l’adversaire de céder ou de concéder quelques avantages” (Petites leçons de diplomatie, 2015, p. 65).
Alors pourquoi se priver de cet atout placé sous notre contrôle? S’interrogea le régime.

4. Le SCNC instrumentalisé par les deux principaux camps

Oui une telle lecture paraît absurde pour certains. Sans nier le poids politique du SCNC et sa volonté de tabler sur un pourrissement de la situation pour se réfère une santé politique dans la région en surfant sur la colère et le ressentiment de la population, nous observons qu’il reste un acteur instrumentalisé par les deux camps dans la poursuite de leur objectif.

Pour le consortium, l’existant du SCNC lui permet d’entretenir l’image d’un interlocuteur modéré, fréquentable et ouvert au dialogue. Aussi l’intransigeance du SCNC et la multiplication des actions d’éclat, quoique radicales, de ses partisans de la diaspora permet au consortium de faire monter les enchères.
C’est-à-dire en donnant deux choix possibles au régime de Yaoundé: soit vous trouvez avec nous – les modérés – une porte de sortie qui doit ouvrir inéluctablement sur le fédéralisme, soit vous fermez la porte du dialogue et vous créez un vide qui sera comblé par le SCNC avec pour seule issue la sécession.

Le régime essaye également de tirer partie de l’existence du SCNC. On observe une fixation du régime sur les positions du SCNC qui tend à amalgamer l’ensemble des grévistes à d’irréductibles rebelles qui font planer le spectre de la partition du Cameroun.

Cette position lui permet d’entretenir dans l’esprit de l’opinion l’idée que ce qui se joue dans la partie anglophone correspond à une manoeuvre de déstabilisation du Cameroun ourdie par des “forces extérieurs entrées en collision incestueuse avec les forces endogènes”. Thèse qui séduit les foules dans un pays où le néo-nationalisme, le populisme et la conspirationnisme ont le vent en poupe.

“Le Cameroun est un et indivisible”, devenu leitmotivs de tous les discours, est la preuve que le régime a réussit à cristalliser l’attention d’une frange non négligeable de l’opinion dite francophone sur la demande du SCNC afin de discréditer les positions plutôt modérées du consortium. La frontière entre le fédéralisme et l’irredentisme est désormais gommée dans l’esprit des camerounais pourtant il s’agit deux dynamiques contradictoires.

5. Le SDF : entre démonstration de force et rejet de l’étiquette “parti anglophone”.

La crise qui sévit dans la partie dite anglophone est un cadeau empoisonné pour le SDF. En effet elle lui offre l’opportunité de renouer le pacte de confiance avec la population après une période de crise de légitimité provoquée par des accusations d’ “hypocrisie politique” dirigées contre son leader historique John Fru Ndi.

L’ opportunité lui était ainsi offerte de prouver que son parti demeure celui du peuple, déterminé à rejetter tout compromis avec le pouvoir en place si les aspirations du peuple ne sont pas satisfaites.

Cependant devant un sujet qui divise profondément l’opinion nationale, il faut éviter autant que possible l’étiquette “parti anglophone” susceptible de circonscrire sa force de frappe politique à la zone dite anglophone et de tétaniser notre déploiement dans les autres régions du pays.

Une solution ingénieuse a été trouvée à ce dilemme :
Une implication très limitée du Chairman et de son adjoint Oshi pressenti pour prendre bientôt les reines du parti;
Et une propulsion sur le devant de la scène du député Joseph Wirba.
Ce jeu de rôle permet de limiter le marquage “pro-anglophone” du SDF sur l’échiquier politique national.

Le conflit social qui perdure dans le “Southern Cameroon” met en scène une pluralité d’entrepreneurs politiques, sociaux et identitaires mus par des intérêts divergents, qui développement des stratégies singulières pour atteindre leur but.

 

© Joseph Lea Ngoula

Dans l’acte 3, nous essaierons de décrypter la logique des revendications portées par le consortium et la logique des réponses du pouvoir central de Yaoundé.

 

A propos de l’auteur

Diplômé en anthropologie sociale et culturelle à l’Université de Yaoundé 1 au Cameroun, Nkalwo Joseph Léa étudie actuellement les relations internationales à la faculté des sciences juridiques et politiques de l’université de Douala, où il poursuit son Master 2. Il a par ailleurs suivi plusieurs E-learning sur des questions aussi variées que le management, les relations internationales, la géopolitique, la géostratégie, l’analyse et la transformation des conflits. Parallèlement à son engagement auprès d’une association française qui œuvre dans l’empowerment des communautés locales et la résolution durable des conflits fonciers qui les opposent aux firmes multinationales opérantes dans le secteur de l’agrobusiness, il publie des notes sur des enjeux de paix, de sécurité, de conflit et d’intégration en Afrique.

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