Dans une interview accordée au quotidien Le Jour,  Maurice Simo Djom ,  cadre d’Afriland First Bank et chercheur en géoéconomie, ayant initié une série de 8 débats télévisés pour faire la pédagogie du miracle en économie , avance que “les pays africains francophones ont un grand besoin de transformation des mentalités” pour se développer. Retour sur cet entretien.

 

 

Votre première série de débats pédagogiques sur Voxafrica a pris fin. Quel bilan en faites-vous ?

Les plateaux de télé africains sont généralement le lieu où s’expriment des opinions faciles, des émotions, des raccourcis et des confusions de toute sorte. Nous avons voulu montrer que le débat peut être utile et aider à comprendre le monde. Après cette série, l’opinion est favorable à cette orientation pédagogique, scientifique, non polémique mais orientée vers la profondeur.

Venons-en au sujet de cette série de débats. Qu’est-ce qu’un miracle ?

C’est une catégorie de la théologie.  Selon Thomas d’Aquin, c’est un fait qui provoque un complet étonnement parce que sa cause est cachée. L’histoire de l’économie a emprunté ce vocable pour exprimer les sentiments d’étonnement, d’admiration et de curiosité devant la transformation d’une économie. Le miracle oblige de s’arrêter et de poser des questions. Tous les pays aimeraient reproduire le miracle. La cause est cachée, mais beaucoup veulent creuser.

Dans votre série, vous avez présenté Singapour comme votre coup de cœur. Peut-on savoir pourquoi ?  

Le miracle de Singapour, c’est l’histoire d’un marécage de moins de 700 km2 peuplé de rejetés qui est devenu un « paradis terrestre » en une génération du fait du leadership d’un homme exceptionnel.

Quel est le secret de ce miracle ?

Le secret de Singapour, c’est celui de Lee Kuan Yew, le père de ce miracle. Personne ne sait si Singapour aurait été un miracle si quelqu’un d’autre avait été premier ministre à sa place. Master Lee a beaucoup écrit sur son miracle. Il a donné 5 clés : le pragmatisme ; l’exemplarité ; la stabilité et la force ; la discipline et non la démocratie et enfin l’égalité des chances. Tout cela concourrait à la vertu publique. Singapour est l’un des pays les moins corrompus au monde. Le voisin, la Malaisie, continue de voir son succès largement éclaboussé par les scandales de corruption aujourd’hui encore.

Le progrès économique est-il le but de tout miracle ?

En principe, oui, mais à une exception : le cas bhoutanais. Tout le monde veut la taille, la croissance. Or voilà un pays qui doit son estime non pas à des chiffres, mais au refus de courir après la croissance. Il a inventé le BNB (le Bonheur national brut) en rejet du PNB. La cohérence de ce choix depuis bientôt quarante ans continue de faire des émules en Occident. Sur le Vieux continent, ce miracle rappelle Aristote et Thomas d’Aquin qui prêchaient la frugalité. Mais depuis la fin du Moyen-âge, l’Europe a pris un chemin de travers. Aujourd’hui, en regardant le Bhoutan, elle admire ce qu’elle serait devenue si elle avait pris un chemin différent. C’est un miracle à rebours.

 

 

“L’émergence est une simple démagogie. C’est une façon maladroite, inintelligence ou véreuse d’exprimer une soif légitime, la soif de la prospérité. Tous les pays aimeraient avoir un miracle. Mais il faut savoir comment s’y prendre. Comme les OMD qui ont été remplacées par les ODD, l’émergence sera remplacée par autre chose un de ces matins. La quête de la prospérité ne peut s’accommoder du psittacisme et des errements”,

Maurice Simo Djom

 

Que tirerait l’Afrique du miracle bhoutanais ?

Elle gagnerait à rechercher dans ses cultures le souffle nécessaire pour avancer dans sa propre direction. Sur le plan étymologique, le développement, c’est l’action d’avancer. Un pays qui se développe, c’est un pays qui avance en déroulant ses réalités et en les faisant croitre. Le développement que l’Europe et les USA nous imposent depuis la fin de la deuxième guerre mondiale  est suspect. C’est de l’enveloppement. La Banque mondiale  recouvre les réalités culturelles et économiques des autres pays avec des recettes préfabriquées. Le jour où l’Afrique sortira de ces prêts à penser, elle aura commencé le chemin qui la conduira peut-être à ses propres miracles.

Voulez-vous dire que l’émergence que nous attendons ne sera pas un miracle ?

L’émergence est une simple démagogie. C’est une façon maladroite, inintelligence ou véreuse d’exprimer une soif légitime, la soif de la prospérité. Tous les pays aimeraient avoir un miracle. Mais il faut savoir comment s’y prendre. Comme les OMD qui ont été remplacées par les ODD, l’émergence sera remplacée par autre chose un de ces matins. La quête de la prospérité ne peut s’accommoder du psittacisme et des errements.

 

Et pourtant vous avez vanté quatre miracles africains : le Botswana, l’île Maurice, le Cap-Vert et le Rwanda…

Justement, aucun de ces pays ne veut être émergent. Ils ont choisi leur voie, en accord avec leurs espoirs endogènes et leurs attentes singulières. Leurs visions proviennent de la connaissance de leur passé, de l’expression de leurs fantasmes et de l’identification de leurs spécificités et potentialités propres. On ne peut pas répéter des mots creux, des slogans importés à longueur de journée et espérer la prospérité. L’émergence est la récitation des pays africains francophones, des pays qui ont un grand besoin de transformation des mentalités.

Y a-t-il toujours des sacrifices derrière chaque miracle ?

Bien sûr, rien ne vous sera donné. Il faut tout penser, tout organiser, choisir ce qu’il faut garder et accepter de faire disparaître certaines choses d’apparence belles et séduisantes. Parfois certains tiennent beaucoup à ce qui va disparaitre et ils refusent que ça change. Voilà pourquoi certains peuples passent à côté de leur miracle, car ils ont refusé de mourir. Et pourtant il le fallait pour entrer au paradis.

 

 

En un mot, que faut-il sacrifier ?  

L’esprit féodal. Il y a là dedans le culte des faveurs, des honneurs et des privilèges a priori, le fait de penser que certains personnes, pour une raison ou une autre, ont droit à tout et que d’autres sont condamnées à travailler pour elles.

Pour avoir un miracle, les peuples ont dû renoncer à l’esprit féodal. Dès la fin du XVIème siècle, la Hollande a  mis chacun devant son destin : chacun doit travailler pour mériter sa pitance. Alors, les nobles se sont mis au commerce.  Pendant ce temps-là, en France, faire le commerce quand on est noble était considéré comme un acte de dérogeance.

Pourquoi les économistes africains ne parlent-ils pas de ce thème ?

Ils ont globalement une orientation vers l’économisme. Le miracle ne peut pas les intéresser car dans l’économisme, on ne parle que des chiffres, des courbes, des modèles mathématiques, etc. Or, parler de miracle, c’est aller au-delà des chiffres pour s’intéresser au facteur immatériel. Voilà pourquoi je peux librement parler de l’esprit féodal du fait ma naïveté de non-économiste.

S’il faut sacrifier l’esprit de féodalisme, que faut-il promouvoir afin de provoquer un miracle ? 

Il faut provoquer l’éthique de la confiance compétitive. L’expression est d’Alain Peyrefitte, cela renvoie à un état d’esprit pas si éloigné de la foi. Ses caractéristiques sont : la liberté, l’égalité, la responsabilité personnelle. Il s’agit de mettre l’homme au centre de sa vie en détruisant toute sorte d’inhibitions et de frustrations autour de lui.

 

Quand les conditions de cette confiance sont réunies, les hommes prennent des risques, font le commerce, inventent et travaillent sans repos. Il en a été ainsi de la Hollande au XVIIème siècle, de l’Angleterre au XVIIIème siècle ou des Etats-Unis d’Amérique au XIXème siècle. Max Weber a identifié l’idéologie protestante comme étant la base de ces succès économiques, mais Alain Peyrefitte a démontré que l’éthique protestante n’est qu’un adjuvant de l’éthique de la confiance compétitive, car le Japon a été un miracle sans protestantisme.

Non, pas toujours. Le miracle américain s’est appuyé sur le génocide des amérindiens et l’esclavage. Mais l’Allemagne, en 1950 n’a pillé personne, l’Italie non plus. Pour avoir leur miracle, les Grecs avaient pillé l’Egypte antique, qui, elle, n’avait pillé personne”, Maurice Simo Djom

Les miracles sont-ils toujours associés à la guerre et à la violence ?

Non, pas toujours. Le miracle américain s’est appuyé sur le génocide des amérindiens et l’esclavage. Mais l’Allemagne, en 1950 n’a pillé personne, l’Italie non plus. Pour avoir leur miracle, les Grecs avaient pillé l’Egypte antique, qui, elle, n’avait pillé personne.

Le miracle qui s’est produit devient-il un acquis ?

Pas du tout. Le miracle a quelque chose de précaire. Il peut sombrer d’un moment à l’autre, surtout si son fondement de confiance compétitive n’est pas assez solide. Regardons le cas sud-coréen. Le miracle de ce pays est dû à la promotion des schaebols, une dizaine de conglomérats puissants qui tirent l’économie du pays. Ça marche. Seulement voilà : les PME, très nombreuses, se plaignent de plus en plus ; et nombre d’entre elles font faillite chaque jour. Or, Etat n’a d’yeux que pour les schaebols.

Quel est le bon exemple de miracle qui évite de diviser la société ?

C’est le miracle suisse. Le réseau des PME est tout aussi compétitif que les industries lourdes. On peut démissionner d’une grande entreprise pour se faire embaucher dans une PME. L’équilibre est assuré. Mais la Suisse n’est pas seule dans ce couloir, il y a aussi les pays de la Scandinavie et dans une moindre mesure l’Allemagne.

Et le Cameroun ?

Le Cameroun n’est pas un miracle ; Il est plutôt un scandale. L’esprit féodal gangrène notre société. Tout le monde rêve d’être fonctionnaire pour manger le gâteau. On dirait qu’un éléphant est mort, chacun court dépecer sa part avant qu’il pourrisse. Il y a également la prolifération de l’éthylisme et des religions-opiums du peuple, l’attachement aux jeux de hasard, la mentalité de l’échec et de l’arrogance, le pessimisme,  l’instrumentalisation de la diversité, tout cela bloque toute éventualité d’un miracle.

Vous dites que le Cameroun est un scandale. Qu’est-ce qu’un scandale ?

En histoire de l’économie, autant il y a des miracles, autant on parle de scandale. Le scandale renvoie à ce qui choque et  produit un sentiment de dégout. Ça veut dire qu’au regard des ressources et du potentiel, on s’attendait au succès  mais on n’a que la médiocrité. Le plus grand scandale en Afrique est cependant la RDC, le potentiel de ce pays est plus immense que celui du Cameroun, mais son état est on ne peut plus lamentable.

Pour finir, faut-il que chaque pays ait absolument un miracle ?

Tout le monde rêve de succès et de progrès. La question est de savoir le type de miracle qu’il faut rechercher : un miracle qui s’obtient au détriment de l’environnement, des voisins ou de la postérité ? Je crois que non, le miracle qu’il faut chercher est celui qui s’établisse dans l’équilibre et non dans la croissance, la taille. Dans mes recherches, j’ai appelé ce miracle-là le miracle équilibré. Il est différent du miracle économique.

 

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