▌Une lettre de la présidence de la République en circulation dans les réseaux sociaux ouvre la voie à un accord entre le MINAT et la fintech CinetPay pour assister l’administration dans la supervision des jeux de hasard. Une perspective qui soulève de sérieuses questions de transparence, de compétence et de lutte contre le blanchiment des capitaux.

 

Par Jean Baptiste Bidima, La Voix Des Décideurs

Yaoundé, LVDD  –  La frontière entre assistance technique et privatisation de fait d’une mission régalienne est-elle en train de s’effacer au Cameroun ? C’est la question que soulève une correspondance du secrétaire général de la présidence de la République, datée du 16 octobre 2026, adressée au ministre de l’Administration territoriale (MINAT). Au cœur du dossier : CinetPay, une entreprise de paiement numérique dont le nom a été cité dans des publications relatives à une enquête judiciaire au Sénégal pour fraude , blanchiment des capitaux et de jeux en ligne clandestins.

Une mission régalienne sous assistance privée

Dans cette lettre, le secrétaire général de la présidence notifie la « non-objection » à la signature d’un accord entre le MINAT et CinetPay, à la suite de concertations avec le ministère des Finances. Objectif annoncé : apporter une assistance technique à la supervision administrative des jeux de hasard, compétence qui incombe au MINAT.

 

Le dispositif envisagé couvrirait notamment la surveillance des autorisations et de la conformité, l’identification des plateformes et opérateurs clandestins, le contrôle des points de vente, la vérification de l’âge des joueurs, la détection des pratiques à risque et le traçage des circuits non supervisés.

Mais derrière cette ambition de modernisation, une interrogation fondamentale demeure : pourquoi confier à un opérateur privé une place aussi sensible dans un secteur où se croisent flux financiers, recettes publiques et risques criminels ?

La lettre présidentielle précise d’ailleurs que le projet de convention devra être soumis à une validation préalable de la présidence. Elle ne démontre donc ni que l’accord définitif est signé, ni que l’ensemble des prérogatives de contrôle est transféré à CinetPay. Cette distinction n’enlève rien à la nécessité d’un examen rigoureux du dispositif.

Le précédent sénégalais interpelle

Le choix de CinetPay mérite d’autant plus d’explications que la fintech a été citée en septembre 2025 dans des articles de presse sénégalais faisant état d’investigations portant notamment sur des soupçons de fraude, de blanchiment de capitaux et de paiements liés à des jeux en ligne clandestins. SeneNews et et OSIRIS ont relayé ces accusations.

CinetPay a toutefois contesté toute responsabilité directe dans les activités incriminées. Dans son droit de réponse, l’entreprise a affirmé qu’un tiers avait détourné ses services, précisant avoir résilié le contrat concerné et coopéré avec les autorités. Lire sa réponse.

Ces éléments ne constituent pas une preuve de culpabilité. Ils imposent néanmoins, au regard de la sensibilité de la mission envisagée au Cameroun, une évaluation préalable documentée de la conformité, des références techniques et des dispositifs de contrôle interne de l’entreprise.

Or, la lettre du 16 octobre ne fournit aucune indication sur l’expérience spécifique de CinetPay en matière de supervision administrative des jeux de hasard, ni sur les critères ayant conduit à sa sélection.

Un secteur exposé au blanchiment

Le risque n’est pas théorique. Dans son évaluation du dispositif camerounais publiée en 2022, le Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique centrale (GABAC) relevait la vulnérabilité du secteur des jeux de hasard au blanchiment des capitaux, en pointant notamment les insuffisances de vigilance et de contrôle.

Dans ce contexte, confier à un acteur privé un rôle central dans la collecte ou l’analyse des données de transactions pourrait créer une dépendance opérationnelle et concentrer des informations sensibles. Le risque serait accru si les responsabilités, les modalités d’audit et les mécanismes de contrôle indépendant n’étaient pas clairement définis.

Le débat dépasse donc le seul cas CinetPay. Il porte sur la capacité de l’État à garantir la neutralité de la supervision, la protection des données et l’égalité de traitement entre opérateurs.

Les autorités doivent lever les zones d’ombre

Le gouvernement doit clarifier la portée exacte de la convention, les critères de sélection de CinetPay, ses qualifications spécifiques, les garanties de sécurité et les mécanismes de contrôle indépendant. Il doit également préciser si d’autres prestataires ont été consultés et comment seront préservées la concurrence et la souveraineté des données.

La modernisation du contrôle des jeux de hasard ne saurait devenir un blanc-seing accordé à un opérateur privé. Les populations, les joueurs et les contribuables sont en droit d’exiger des garanties vérifiables.

La traçabilité des mises et des gains est nécessaire. Mais elle ne peut justifier un dispositif opaque, insuffisamment encadré ou excessivement concentré. Dans un secteur aussi vulnérable au blanchiment, la prudence commande de vérifier avant de déléguer. Et la responsabilité de l’État reste entière, quelle que soit l’entreprise retenue.

 

©  La Voix Des Décideurs

 

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