Accès des jeunes au foncier au Cameroun : entre volontarisme politique et défis structurels — Analyse de l’intervention d’Henri Eyebe Ayissi

L’intervention du Ministre des Domaines, du Cadastre et des Affaires Foncières, Henri Eyebe Ayissi, lors du panel le 06 février organisé à Yaoundé ,  à  Salle de convivialité du Musée National, dans le cadre de la Fête de la Jeunesse 2026, s’inscrit dans une dynamique de dialogue direct entre gouvernement et jeunesse camerounaise. Face à une question centrale portant sur l’efficacité des actions gouvernementales en matière de gestion financière du foncier et la garantie des droits à la terre pour les jeunes, le ministre a livré une communication dense, mêlant justification institutionnelle, pédagogie juridique et perspectives de réformes.

 

La Voix Des Décideurs  | Face à une jeunesse confrontée à la difficulté d’accès à la terre, particulièrement en milieu rural, le membre du gouvernement a proposé un discours dense, structuré et volontariste, mêlant pédagogie institutionnelle, annonces de réformes et appel à la responsabilité individuelle.

Question centrale : « Les actions entreprises par le Gouvernement pour une gestion financière efficace du foncier au Cameroun sont-elles suffisantes pour garantir les droits à la terre aux jeunes en général, et ceux du milieu rural en particulier, au moment où la terre est de plus en plus considérée comme une marchandise pour les parents et les investisseurs ? »

La Voix Des décideurs  analyse non seulement le contenu du propos, mais également sa portée symbolique, politique et sociale dans un Cameroun où la terre reste à la fois un patrimoine, un outil économique et un enjeu de pouvoir.

 

Un discours fortement institutionnel mais stratégiquement rassurant

Dès les premières lignes, le ministre adopte un ton protocolaire marqué, fidèle aux usages gouvernementaux camerounais. Les salutations élargies, les références répétées aux plus hautes autorités de l’État et l’inscription de son action dans la continuité des orientations présidentielles traduisent une volonté de stabilité et de légitimité.

Ce choix n’est pas anodin. Dans un domaine aussi sensible que le foncier — souvent associé aux conflits, aux lenteurs administratives et aux suspicions de favoritisme — rappeler la cohérence de l’action étatique permet de rassurer et de repositionner le débat sur le terrain de la gouvernance plutôt que de la contestation.

Le ministre ne se contente pas de répondre à une question technique ; il cherche à réaffirmer que la problématique foncière relève d’une vision globale de développement national.

 

Une reconnaissance lucide des tensions foncières

L’un des aspects les plus pertinents de l’intervention réside dans la reconnaissance explicite des tensions qui entourent l’accès à la terre. Le ministre évoque sans détour  la pression démographique croissante, l’urbanisation accélérée, la marchandisation progressive de la terre, et la vulnérabilité particulière des jeunes.

Cette lucidité est politiquement importante. Elle montre que les autorités ne nient pas les difficultés structurelles. La terre est désormais perçue comme un actif économique et financier, générant une concurrence accrue entre investisseurs, familles, communautés traditionnelles et jeunes entrepreneurs.

Toutefois, cette reconnaissance reste mesurée. Le discours évite de pointer des responsabilités précises ou de critiquer frontalement certaines pratiques coutumières ou économiques, préférant un langage d’équilibre et de diplomatie.

 

Des actions gouvernementales présentées comme structurées et inclusives

Dr Henri Eyebe Ayissi articule la réponse gouvernementale autour de plusieurs axes destinés à démontrer que l’État agit de manière organisée et progressive.

Le cadre juridique est présenté comme non discriminatoire, permettant à tout citoyen majeur d’accéder à la propriété foncière. Cette affirmation vise à montrer que l’obstacle n’est pas légal, mais plutôt économique ou informationnel.

Le ministre met également en avant des alternatives à la propriété directe, comme les concessions provisoires ou l’occupation du domaine public, solutions théoriquement plus accessibles aux jeunes porteurs de projets.

La digitalisation du cadastre et la modernisation administrative sont évoquées comme des leviers de transparence. Ce point est particulièrement stratégique, car il répond à une critique récurrente concernant l’opacité et la lenteur des procédures foncières.

Enfin, les grands projets territoriaux sont présentés comme des opportunités massives d’accès à des terres sécurisées, inscrivant la politique foncière dans une logique de développement économique national.

 

Une reconnaissance prudente de l’insuffisance des actions actuelles

Le passage le plus révélateur du discours reste sans doute l’aveu nuancé selon lequel les actions entreprises sont « substantielles mais non suffisantes ». Cette formulation témoigne d’une ouverture politique rare : elle admet que le chantier foncier demeure incomplet.

Cependant, cette reconnaissance s’accompagne d’un appel fort à la responsabilité individuelle des jeunes, invités à faire preuve de curiosité, de proactivité et d’esprit entrepreneurial. Cette posture peut être interprétée de deux manières : comme un encouragement à l’autonomie ou comme un transfert partiel de responsabilité vers les citoyens.

Les réformes annoncées : entre promesse et prudence

La réforme foncière en préparation depuis plusieurs années constitue le cœur des perspectives d’amélioration évoquées par le ministre. Les objectifs affichés sont ambitieux : lutte contre la spéculation, réduction des inégalités territoriales, simplification des procédures et meilleure inclusion des autorités traditionnelles et collectivités locales.

L’annonce la plus concrète concerne l’éventuelle réduction de 35 % à 65 % de certains frais cadastraux pour les jeunes engagés dans des projets économiques. Si elle est effectivement appliquée, cette mesure pourrait lever une barrière financière majeure. Néanmoins, l’emploi du futur et l’absence d’échéancier précis maintiennent une zone d’attente, voire de scepticisme.

 

Une conclusion tournée vers la mobilisation morale

La clôture du discours quitte le registre technique pour adopter une dimension psychologique et symbolique. Les trois mots-clés — Encouragements, Proactivité, Gratitude — traduisent une stratégie de mobilisation morale plus que matérielle.

La citation présidentielle « la terre ne trahit jamais » renforce cette dimension identitaire et émotionnelle, transformant la terre en valeur culturelle et existentielle, au-delà de son aspect économique.

Une intervention cohérente, mais jugée sur ses résultats futurs

En définitive, l’intervention du Ministre Henri Eyebe Ayissi se distingue par sa cohérence, sa pédagogie et sa reconnaissance mesurée des défis. Elle ouvre un espace de dialogue et témoigne d’une volonté de modernisation administrative et de réforme structurelle.

Cependant, la crédibilité de cette vision dépendra essentiellement de son application concrète : délais administratifs réduits, coûts réellement allégés, transparence accrue et accès effectif à la terre pour les jeunes, notamment en milieu rural.

Le discours pose les bases d’un engagement politique, mais c’est sa matérialisation sur le terrain qui déterminera sa portée réelle. La jeunesse camerounaise, consciente des enjeux économiques et sociaux liés au foncier, attend désormais des actes visibles à la hauteur des promesses formulées.

 

La Voix Des Décideurs  | Marcien Essimi

 

 

 

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