
Mal gouvernance à CAMTEL : les 100 anomalies que relève un audit officiel de la Chambre des Comptes
▌ La Chambre des Comptes de la Cour Suprême du Cameroun a mis au jour de sérieuses fragilités dans la gestion du principal opérateur public des télécommunications, Cameroon Telecommunications (CAMTEL) que dirige Judith Yah Sunday EPSE Achidi.
Par Marcien Essimi , La Voix Des Décideurs
Yaoundé – Dans une synthèse de son rapport définitif portant sur les exercices 2015 et suivants, la juridiction financière relève des insuffisances comptables, des risques financiers majeurs, une dépendance préoccupante à l’égard du groupe chinois Huawei ainsi que des investissements dont la rentabilité apparaît incertaine.
L’audit, publié en juin 2024, intervient alors que CAMTEL occupe une position stratégique dans le développement des infrastructures numériques du Cameroun. L’entreprise publique, détenue à 100 % par l’État, a vu son chiffre d’affaires progresser de 91,2 milliards de FCFA en 2015 à 151 milliards de FCFA en 2021, tandis que son bénéfice net est passé de 3 milliards à 7,2 milliards de FCFA sur la même période.
Malgré cette croissance, la Chambre des comptes estime que ces performances masquent de profondes faiblesses structurelles.
Une dette de plus de 412 milliards de F CFA insuffisamment documentée
Premier sujet d’inquiétude : la fiabilité des comptes de l’entreprise. Les magistrats financiers indiquent que la dette bancaire de CAMTEL atteignait 412,1 milliards de F CFA au 31 décembre 2021, dont près de 90 % proviennent des financements de l’Exim Bank of China. Selon le rapport, plusieurs conventions d’emprunt ainsi que des éléments essentiels permettant un suivi précis de cette dette ne sont pas correctement enregistrés ou documentés en comptabilité.
La Chambre des comptes relève également des insuffisances dans les échanges d’informations entre CAMTEL et la Caisse autonome d’amortissement (CAA), organisme chargé du suivi de la dette publique, compliquant le contrôle de ces engagements financiers.
Huawei au cœur des préoccupations
L’un des constats les plus sensibles du rapport concerne les relations entre CAMTEL et le géant chinois Huawei. Selon les auditeurs, Huawei assure depuis plusieurs années la fourniture et la maintenance des systèmes d’information de l’opérateur public sans qu’une convention écrite n’encadre clairement cette coopération.
Plus préoccupant encore, le rapport affirme que l’entreprise chinoise exploite directement les équipements informatiques, détient les codes d’administration des systèmes et procède à des opérations de maintenance coûteuses sans possibilité de contrôle extérieur.
La Chambre des comptes estime que cette situation place Huawei en position d’accéder à des informations stratégiques et confidentielles qui devraient rester sous le contrôle exclusif de CAMTEL.
Les magistrats recommandent ainsi la signature rapide d’une convention formelle garantissant que l’exploitation des infrastructures informatiques demeure une compétence exclusive de l’entreprise camerounaise. Ils formulent également la même observation concernant le programme NBN II, également confié à Huawei sans cadre contractuel identifié.
Des investissements massifs sous-utilisés
Le rapport remet également en question la rentabilité de plusieurs infrastructures stratégiques. Les trois câbles sous-marins internationaux exploités par CAMTEL — WACS, NCSCS et SAIL — présentent des niveaux d’utilisation particulièrement faibles.
À la fin de l’année 2021, les taux d’exploitation n’étaient respectivement que de 18,5 %, 1,25 % et 0,31 %, selon les données techniques de l’entreprise.
Le cas du câble SAIL, reliant le Cameroun au Brésil, attire particulièrement l’attention. Son coût est évalué à 99,66 milliards de FCFA, alors que son niveau d’utilisation demeure marginal. La Chambre des comptes s’interroge sur les perspectives de rentabilisation de cet investissement dont la durée de vie est estimée à vingt ans.
Une gestion des ressources humaines sous pression
L’audit révèle également plusieurs anomalies dans la gestion des ressources humaines. Des recrutements auraient été réalisés sans authentification systématique des diplômes, tandis que certains agents auraient bénéficié de reclassements ou d’avancements ne respectant pas les dispositions statutaires.
Parallèlement, la dette envers le personnel est passée de 3,7 milliards de FCFA en 2015 à 12,6 milliards de FCFA en 2021, soit une hausse de 241 %, alors que les effectifs n’ont progressé que de 8 %.
La dette envers la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) atteignait quant à elle 17,996 milliards de FCFA fin 2021. Le rapport rappelle que cette situation avait conduit la CNPS à suspendre entre 2015 et 2018 le paiement des prestations sociales aux employés de CAMTEL, avant qu’un accord d’apurement ne soit conclu en 2022. Les auditeurs précisent toutefois que les cotisations courantes sont désormais réglées dans les délais et que le remboursement des arriérés est programmé jusqu’en 2028.
Six recommandations pour restaurer la gouvernance
Pour remédier aux insuffisances relevées, la Chambre des comptes formule six recommandations prioritaires.
Elle préconise notamment la mise en place d’une comptabilité analytique afin d’améliorer le pilotage des activités, la finalisation du programme National Broadband Network (NBN), la contractualisation des relations avec Huawei, l’assainissement de la gestion des ressources humaines, la clarification des engagements financiers vis-à-vis de l’Exim Bank of China ainsi que le renforcement du contrôle des comptes bancaires.
Un enjeu stratégique pour la souveraineté numérique
Au-delà des questions financières, ce rapport met en lumière les défis auxquels fait face l’opérateur historique dans un secteur devenu stratégique pour la souveraineté numérique du Cameroun.
S’il reconnaît les progrès réalisés par CAMTEL en matière de croissance, de déploiement des infrastructures haut débit et d’amélioration des performances commerciales, l’audit souligne que ces avancées devront désormais s’accompagner d’un renforcement de la gouvernance, d’une meilleure maîtrise des risques et d’une reprise du contrôle sur les actifs technologiques essentiels de l’entreprise.
Les recommandations de la Chambre des comptes pourraient ainsi constituer une feuille de route déterminante pour consolider la position de CAMTEL dans un marché des télécommunications de plus en plus concurrentiel.
©La Voix Des Décideurs





































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